"LA GUERRE SOUS-MARINE"
L'ASSASSINAT DES MARINS DU BRICK LEONTINE
ex, CLIO (1916)
Groix, le 25 mars 1917
France

Missouri
Brick Goélette

Caractéristique :

Brick goélette de 124 brt, construit par G. Beck, Dunkerque en 1878 sous le nom de CLIO, immatriculé à Saint-Brieuc, pour l'armement à la Grande Pêche A. Kohler & Co.

Construit en bois, elle mesure 109,4 x 27,0 x 11,7 pieds pour une jauge brute de 202 tonneaux.

En 1916, il est vendu à l'armement Cotton Joseph de Saint-Nazaire. Il est armé au cabotage et immatriculé à Saint-Brieuc.

Le naufrage :

Il appareille de La Pallice vers Swansea en convoi avec un chargement de 280 tonnes de poteaux de mines. La nuit suivante, il perd le convoi. Le 25 à 05h30, le maître d’équipage Gilles Auffray, aperçoit un sous- marin qu'il prend pour un sous-marin français.

Récit du capitaine Le Glantin

"Je soussigné, Le Glantin , André, capitaine du brick goélette LEONTINE, immatriculé à Saint-Brieuc, armateur M. Dumond de Lyon, le navire en parfait état de navigabilité et les pompes franches, déclare ce qui suit :

"Je suis parti de La Pallice le vendredi 23 mars à 2h de l’après-midi avec un complet chargement de poteaux de mines à destination de Swansea, belle brise d’E.N.E. Le convoyeur Kiryado nous prend en remorque et nous élève au vent dans le N.E. du Pertuis, puis nous largue aussitôt la voilure établie. Pris le plus près tribord amures, clinfoc, perroquet et flèche serrée et gouverné pour passer en dedans de Saint-Martin de Ré. Doublé Les Baleines vers 4h30, suivi par les autres navires du convoi. Au soir, la brise fraîchit en halant vers le N.N.E, serré le vent pour tâcher de passer en dedans de l’Ile d’Yeu. A minuit j’étais à la Pointe des Corbeaux, mais trop juste pour pouvoir faire les coureaux surtout sur un navire allégé et pas très manœuvrable. J’ai donc continué la bordée du large toute la nuit comme il était prévu dans les instructions et perdu de vue le convoi.
Le samedi matin j’ai aperçu Belle-Ile à environ 10 milles dans le N.E. Dans l’après-midi, les vents étaient devenus Nord. J’ai viré de bord pour chercher Belle-Ile. A minuit me trouvant dans le S .E. des Cardinaux, j’ai viré de bord et fait route pour passer en dedans de Belle-Ile, retrouvé le convoi que je jugeais devoir y être mouillé. Passé Kerdonis à 2h le dimanche matin, tenu le plus près en attendant le jour, la brise mollit graduellement. Passé la Pointe des Poulains à 5h et fait route sous petite voilure en attendant le convoi et sans quitter la terre autant que le vent le permettait, à 8h, le maître de quart Auffray me prévient qu’un sous-marin apparait à 300 mètres environ dans le vent à nous et se dirige sur nous.

Je m’estimais alors à 6 ou 7 milles dans le sud de Groix qu’on voyait très bien. Aussitôt, je donnais l’ordre de mettre la barre dessous pour masquer les voiles et de mettre l’embarcation à la mer. Quand la mise à l’eau de l’embarcation fut terminée, un premier coup de canon est tiré par le sous-marin mais sans résultat, suivi aussitôt d’un deuxième obus à mitraille qui frappe en plein l’embarcation, tue net les quatre hommes Bergon, Gouret, Briand Jean-Marie, Gauthier qui étaient au palan de l’arrière, et blesse grièvement Gauvin, Auffray et le mousse et légèrement le matelot Salahun qui était au palan de l’avant.

Je montais aussitôt sur le pont et me dirigeais vers le canot. En voyant dans l’état où se trouvait l’équipage, je me dis que tout sauvetage était impossible et que les allemands voulaient notre extermination en même temps que celle du bâtiment. Je m’occupai pour venir porter secours au moins blessés et j’aidai le second à descendre dans le poste d’équipage en même temps que Salahun. Je remontai ensuite sur le pont et toujours en rampant, je regagnai la chambre arrière.


Ouest-Eclair (22/04/1917)

Les obus ne cessaient d’éclater, l’incendie se déclare peu après et derrière la grande voile et m’oblige à remonter sur le pont. Comme je sortais du capot de la chambre, un obus éclate près de mois et un éclat me blesse à la tête. Je regagne néanmoins le poste d’équipage, où je retrouve Salahun et le second auquel je lui arrange une ceinture de sauvetage, et tous les trois nous attendons que le bateau sombre.

Après avoir tiré plus de 40 coups de canons, les boches, voyant que le navire ne coulait pas ont accosté le bord pour y déposer deux bombes. J’entendais parfaitement le frôlement de la coque du sous-marin le long de notre bord et les voix des marins qui étaient montés à bord. Je fis descendre Salahun et le second dans le pic avant et moi-même je descendais avec eux, étant sûr que s’ils nous trouvaient en vie, ils nous auraient tués. Ma pensée était juste car le maître d’équipage et le mousse qui étaient restés étendus sur le pont et imploraient du secours furent accueillis par un coup de révolver tiré sur l’un d’eux par un des marins du sous-marin, tandis que les autres, restés à leur bord fredonnaient.

Aussitôt les bombes placées, le sous-marin quitta le bord. Peu après la première bombe éclata et l’eau s’engouffre dans le navire. Je montais aussitôt sur le pont et le maître me fit voir où se trouvait la 2e bombe. En rampant je suis allé couper le cordon de la bombe et je l’ai lancé dehors, ensuite j’ai commencé à couper les saisines de 2e canot. Pendant ce temps, le navire continuait à s’enfoncer, l’eau était au-dessus du pont et toutes sortes de débris flottaient dans le 1er canot, la quille en l’air. Les quatre survivants se cramponnèrent à ces épaves et roulèrent à l’eau. Je finissais juste de couper la deuxième saisine du canot, lorsque le navire complètement submergé et entrainé par le poids de sa mâture, le vent agissant sur les lambeaux de voile, prit de la bande subitement sur bâbord et chavira complètement la quille en l’air. J’eus de la peine à me dégager et peu s’en fallut que je ne sois entrainé sous le navire. Une fois à la mer, voyant que le navire restait stable, je nageai et montai sur l’épave puis j’aidai ensuite le second qui avait le bras cassé à monter avec moi, puis le matelot Salahun vint nous rejoindre et le mousse et le maître presque mourants et mortellement blessés restèrent accrochés sur les épaves des deux canots, qui peu après roulèrent dans la mer.

Le sous-marin était tout proche de nous et semblait jouir de notre triste spectacle. A un signal fait par nous pour venir nous sauver, le commandant du sous-marin fit charger puis braquer le canon sur nous, mais jugeant que notre mort serait rendue plus cruelle en nous abandonnant sur l’épave, il remit son canon droit et s’éloigna de nous.

Deux heures après, environ, après être montés sur l’épave, un vapeur anglais fut torpillé par le sous-marin et ses embarcations en gagnant la terre nous aperçurent et virent nous secourir. Il était environ midi quand nous montâmes à bord. Après avoir nagé pendant deux heures environ, nous fumes recueillis par le MIRABEAU, bateau de pêche cde Lorient et conduits à Port-Louis, où nous fumes dirigés sur l’hôpital maritime où nous arrivâmes à deux heures du matin le lundi. En foi de quoi j’ai rédigé le présent rapport que je certifie véridique dans tout son contenu, comme d’ailleurs les deux hommes restant de mon équipage peuvent l’affirmer, me réservant le droit de l’amplifier si besoin est."

Le sous-marin est l'UC 36 (2), commandé par Gustav Buch.

Une heure après le même sous-marin torpille le vapeur anglais SS BAYNAEN. Les rescapés du naufrage vont pouvoir sauver les survivants du LEONTINE.


Ouest-Eclair (22/04/1917)

Equipage du Léontine :

Le Glantin André, capitaine, rescapé (1) - Maître de quart Auffray Gilles, tué- Second Gauvin Henri, blessé- Matelots : Berjon Félix, tué - Gouret Auguste, tué- Briand Jean-Marie, tué - Novice Gauthier Maurice, tué- Salahun Laurent, rescapé - Mousse Ballac Ange, 14 ans, blessé.

Conclusions de la commission d'enquête :

"Les manœuvres imprudentes du capitaine Le Glatin n’ont pas peu contribué à la perte de son navire (sic!). Quand il a perdu le convoi, s’il avait mouillé sur rade du Palais pour attendre un autre convoi, il ne se serait pas exposé à l’attaque du sous-marin. En présence d’un évènement provoqué par ses fausses manœuvres, il a adopté une attitude passive et résignée (re sic !) qui ne saurait constituer droit à une récompense militaire.
Il est difficile d’expliquer pourquoi, quand le sous-marin a été signalé, il s’est préoccupé de chercher les papiers du bord alors qu’il aurait du rester sur le pont et donner les ordres que nécessitait la situation si grave dans laquelle était le navire."

Toutefois la Marine estime que la façon particulièrement cruelle dont ces malheureux ont été traités "constitue pour eux des droits à recevoir des marques de sympathie". Elle va donc débloquer une aide de 15000 francs. Chacun des trois rescapés recevra 1000 f et les familles des six disparus 2000 f.

Position

Route de la LéontineCarte des naufrages

Route du Léontine et position du naufrage

Notes

1. Le Glantin, André (venait de prendre son commandement une heure avant l’appareillage de La Pallice) – Ce capitaine avait déjà eu le 15 mars, son bâtiment (goélette latine EUGENE ROBERT) coulé par un sous-marin à coups de canon ; mais cette fois tout l’équipage avait pu quitter le bâtiment à temps, et se sauver.
EUGENE ROBERT, goélette latine, 98 brt, construite en 1888. Elle est coulée, le 15 mars 1917, par des explosifs posés par l'équipage du sous-marin allemand UC 21 (Reinhold Saltzwedel) à 15' dans l'ouest du Bavard par 40 mètres de fond. L'équipage évacue dans le canot du bord. Elle effecuait le trajet Bordeaux – Swansea pour l'armement JOSEPH COTTON.

2. UC 36, sous-marin type UC II, construit par les chantiers Blohm & Voss, Hamburg (yard 277). Ordonné le 20 novembre 1915 et lancé le 5 juin 1916, opérationnel dans le Flottille des Flandres, le 10 octobre 1916. Capitaine Gustav Buch. Il effectue cinq patrouilles, coulant 24 navires pour un total de 37.367 tonnes. Il finit éperonné par le vapeur français Molière au large d’Ouessant (48° 42 N et 05° 14 W). Les 27 membres de son équipage trouvent la mort. Ce qui évitera à Gustav Buch d’être poursuivi pour crimes de guerre. Gustav Buch (16/11/1887-21/05/1917)

3. BAYNAEN 3227 brt, Cardiff, construit par W. Doxford & Sons, Pallion (#317), lancé le15 mars 1904 sous le nom de GLENAEN. Triple-expansion engines, 9.5 nœuds, 332.1 x 46.6 x 22, 265 nhp. Il appartient jusqu'en 1916 à la pour Glenaen S.S.Co Ltd (Milburn, Lund), Whitby; En 1916, il est racheté par The Bay SS Co Ltd, et renommé Baynaen.
Le 25 mars 1917 à 9h, il reçoit une torpille par le milieu du travers bâbord qui ouvre une brèche de 6 pieds sous la flottaison. Le navire gîte aussitôt, la machine n'a pas pu être stoppée. Les documents rangés dans une mallette métallique lestée ont coulés avec le navire. Il venait de Java via Durban, Captown et Dakar pour se rendre à Nantes avec un chargement de sucre, sous les ordres du capitaine Kirby A.S. Sur un équipage cde 31 marins, il y aura 4 morts et 2 blessés. Les survivants sont recueillis par le dundee 1106, MIRABEAU, en même temps que les 3 survivant du brick Léontine..


Le S/S BAYNAEN

Sources

LEONTINE : S.H.M. Vincennes (SSG C 33 N° 4032) ; A.D 56 (Affaires spéciales préfecture du Morbihan courrier reçu du 27/03/1917) ; Bureau Veritas "Répertoire général des navires à voiles" 1911-1912 ; " Dunkerque, son port, son commerce", Chambre de commerce et d'industrie de Dunkerque, 1900.
EUGENE ROBERT : S.H.M. Vincennes (SSG N° 3121, D 3849, C 31) ; B5-Noirmoutier ; Guerre sous-marine 14-18 BAYNAEN : S.H.M. Vincennes (SSG N°3279, D 4025, C33) ; S.H.O.M. 2006 ; H. Pedersen ; A.D 56 (Affaires spéciales préfecture du Morbihan courrier reçu du 27/03/1917) ; "British Vessels Lost at Sea 1914-1918" by HMSO, 1919.

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