L'héroïsme des marins du KLEBER

France

Groix
Combat naval, 7 septembre 1917

trois-mâts Kléber
Le trois-mâts Kléber

Caractéristiques

KLEBER, trois-mâts cap hornier, construit à Saint-Malo par le chantier Gautier, en 1907 pour Jos Chevallier, armateur à Cancale (1).

Il fait 277.48 tonneaux de jauge brute, 214.36 de jauge nette et mesure 118.1 x 27 x 12.7 pieds.

D'abord armé à Cancale, à la Grande Pêche à la morue à Terre-Neuve, il s'inscrit au cabotage à partir de 1915.

Le KLEBER a été armé, fin 1916, d’une pièce de 47 mm. Il est monté par 10 hommes d’équipage y compris le capitaine auxquels s'ajoutent deux marins de la Royale, pour servir la pièce d'artillerie.

L'équipage :


LE FAUVE Ernest, maître au cabotage, capitaine inscrit à Granville, décédé le 8/09/1917
PLESSIX Théophile, second-capitaine, inscrit à Saint-Malo, décédé le 8/09/1917
MONNIER Paul, maître d’équipage, inscrit à Noirmoutier
NOURY Pierre, matelot, inscrit à Dinan
LE TOUZE matelot, inscrit à Granville
MAFFART Eugène, matelot, inscrit à Saint-Malo
GUILLO Augustin, matelot, inscrit à Binic
TRAVERS Henri, matelot, inscrit à Cherbourg
SICARDIN Eugène, matelot, inscrit à Dinan
CHAPELAIN Jean-Paul, matelot, inscrit à Tréguier
JAIN Jean, matelot fusilier breveté du dépôt de Brest
BAZILE Paul, matelot sans spécialité de la Marine de Guerre, inscrit à La Hougue.

Equipage du Kléber
L'équipage survivant, de gauche à droite : Chapelain, Jain, Bazile, Maffart, Monnier, Le Touze, Guillo, Secardin, Noury (Photo L'illustration)

Le combat :

Le trois-mâts goélette Kléber amenait d'Angleterre à la Rochelle une cargaison de 400 tonnes de houille. Il courait le 7 septembre au large des côtes de Bretagne; il y taillait de la route, vent arrière et toutes voiles dehors, quand, vers 5 h. 35, l'homme du bossoir aperçut très loin devant une sorte de tour. Roche? Epave? Bouée?... C'était un sous-marin! Trois hommes du bord l'affirmaient qui, déjà, dans d'autres parages, avaient rencontré cette espèce particulière de "goéland". D'ailleurs la discussion fut vite close... par un éclatement brusque d'obus. Un autre siffla, puis un troisième. Aussitôt, le capitaine fit lofer sur bâbord et la pièce de 47, qui allongeait à l'arrière du Kléber son cou, hélas! bien maigre, répondit coup sur coup. Surpris, le sous-marin préféra ne pas insister et disparut.

Le Kléber s'en crut quitte pour l'émotion et quelques éclaboussures. On félicita les canonniers. Le capitaine fit même apporter une bouillote de vin, à quoi d'ailleurs nul ne toucha. La moitié de l'équipage, descendu de quart à 5 h. 30, n'avait pas pris la soupe; mais nul n'avait faim ou soif. On se méfiait. Ceux qui connaissaient l'oiseau en racontaient tant de fourberies! Et le Boche, eu effet, voulait sa proie: il se cachait sous l'eau, comme ailleurs sous la terre, pour préparer à l'abri et dans l'ombre quelque mauvais coup. Soudain, après une quarantaine de minutes, un obus siffla qui vint broyer une partie des bastingages. La lutte recommençait. Tous à bord sentirent que cette fois le destin les empoignait et les acculait à la mort. Ils pouvaient encore, pour lui échapper, sauter dans les canots et se sauver. Tant d'autres avant eux l'avaient fait! Mais cela ressemblait trop à une désertion, car le pavillon aux trois couleurs flottait là-haut. Et puis, le bâtiment abandonné eût été coulé impunément par l'ennemi. Alors, tous, comme des héros de Corneille, choisirent le parti le plus héroïque : sombrer ou vaincre et restèrent à bord. Mais les projectiles arrivaient d'arrière. Le sous-marin, avec une habileté diabolique, avait émergé à contre-jour, dans le soleil qui baissait ; les hommes du Kléber, éblouis, ne visaient qu'avec d'extrêmes difficultés la tourelle noire et lointaine. Et puis, le miroitement de la mer irradiée empêchait tout réglage du tir. Les Boches, eux, miraient à l'aise l'énorme voilure; leurs projectiles arrivaient sur les mâts et le pont du Kléber avec une régularité désespérante. Le capitaine tomba le premier, criblé d'obus à la tête et au ventre. La mitraille blessa cinq hommes autour de lui. D'autres obus, éclatés dans les agrès, firent tomber les focs. Des morceaux de bois volaient, et là-haut, dans la misaine dont les poulies cassaient, on voyait s'élargir de grands trous dans les voiles. Sous l'averse infernale, les matelots apportaient de la soute les caisses de munitions, et les canonniers tiraient. Pendant plus d'une heure, ceux du Kléber, avec un entêtement de Bretons et un amour-propre de Français, jetèrent intrépidement leurs petits obus de plomb contre cette forteresse d'acier qui écrasait, sous des 105 puissants (2) et rapides, leur pauvre vaisseau de toile et de bois. Un moment, on crut qu'un incendie prenait à bord: de la fumée sortait on ne savait d'où, que le vent traînait sur le pont. Deux matelots coururent voir : dans la cambuse, un éclat avait troué le tuyau du poêle; toute la fumée s'y rabattait, tandis que, sur le foyer, le dîner oublié continuait à cuire. Voici qu'un projectile s'enfonce en sifflant dans l'amoncellement des caisses à munitions. Il saute, disloquant une partie de la dunette; sa mitraille perce quelques obus et en déchire d'autres; la poudre apparaît même et se répand. Par miracle, rien n'éclate. On ne pouvait rester indéfiniment sous cette averse effroyable qui eût démoli le Kléber et fracassé stérilement tout l'équipage. Le second, un colosse (il n'avait pas trouvé de chaussures à son pied à Falmouth), fait descendre les canots à la mer, et, tandis que les canonniers s'obstinent à leur besogne, il réunit les huit hommes qui restent debout, en désigne cinq pour embarquer dans le canot, deux pour le doris et leur ordonne de partir.

- "Mais vous ? dit le maître d'équipage".
- "Je reste à bord, réplique le second. Les Boches vont croire le navire abandonné. Ils s'amèneront pour le faire sauter, mais c'est le sous-marin qui sautera. Ecartez au large. Adieu !".

Nul ne récrimine. On sait que le chef ne peut quitter son bord. En fait, il se sacrifie pour sauver ses hommes, car sa tactique est désespérée. On obéit. Mais à l'instant où le dernier enjambait la lisse, une explosion formidable ébranle la mâture : le second, qui regagnait la dunette, tombe sur le visage, le côté gauche broyé. On hésite, les volontés flottent.
Alors, le maître d'équipage, très simplement, saute sur le pont et crie au canot : "Larguez les amarres ! Je reste ! "

C'est à lui de se sacrifier : il se sacrifie. Tout cela se passe sans un mot boursouflé, sans un geste faux: c'est de l'héroïsme nu. Il se trouve à bord: un matelot grièvement blessé, Maffard, qui s'était affalé près du grand mât; le chef de pièce Jain, étendu sur la dunette, saignant de la bouche et des oreilles; le canonnier Bazile qui se traîne blessé, et les deux cadavres qui baignent dans une flaque horrible où les pieds glissent. Mais le maître Monnier, petit homme maigre, se montra prodigieux d'audace, de sang-froid et de ténacité. Seul, il fait les manœuvres de voilure; il surveille l'ennemi avec les jumelles du second, toutes dégoûtantes de sang et de lambeaux de chair; il charge, pointe et tire. Tandis qu'il court sur le pont, Maffard l'arrête par le bas du pantalon et, implorant des soins, lui montre le trou de son bras :
- "J'ai pas le temps, mon pauvre vieux, lui crie Monnier, bouche-le avec ton poing! "
Et il se hâte, et la sueur fait des sillons sur son visage tout barbouillé du sang de Plessix. Sans relâche, il travaille la voilure et le canon, jusqu'à la minute où, décontenancé, il voit l'ennemi s'approcher des canots.
En effet, le sous-marin court vers eux, les accoste, prend sur son pont l'équipage du canot et envoie le doris se faire couler ailleurs. Tantôt en français, tantôt en anglais, il demande à ses otages leur nationalité, le nom, la route et la cargaison de leur navire. Puis, ironiquement, il montre le Kléber d'un revers de pouce et plaisante :

-"Quel est donc ce pistolet que vous avez à bord?."

Mais, pauvres en matériel, les Français roulèrent le Boche en héroïsme. Un détail exaspéra leur haine de marins et confirma leur résolution: ils avaient vu, couché et amarré sur le pont, un petit mât: preuve péremptoire que le sous-marin se déguisait parfois en voilier pour mieux tromper ses victimes. Ils n'hésitèrent plus: ils affirmèrent au commandant que personne de vivant ne restait sur le Kléber, que les derniers coups avaient été tirés par les canonnière blessés, à bout de force, et que, depuis, tous deux avaient été certainement tués par les 105. Ils en offrirent leur vie en gage. Le commandant réfléchit et fit tirer cinq coups sur le Kléber. Pas de réponse.

- "Vous voyez bien ! dit Chapelain, un vieux à moustaches grises."

L'officier les menaça tous, s'ils mentaient, d'une mort immédiate et impitoyable. Il les fit aligner devant la gueule du canon: tous persistèrent. Enfin, l'U-? (le numéro était caché par des bandes de caoutchouc) mit le cap sur le Kléber. A ce moment, autour des trois Français, six Allemands allaient et venaient : le commandant, dont un chandail blanc cachait les galons, un autre officier blond et imberbe, deux canonniers en ciré et deux timonniers qui observaient constamment l'horizon. Chapelain et ses camarades sentaient âcrement l'horreur de leur destin : ou le Kléber atteindrait le sous-marin et ils périraient sous des obus français, ou le Kléber manquerait son coup et ils seraient tués rageusement par l'ennemi. Mais tous n'étaient anxieux que d'un souci :

"Pourvu que le Kléber réussisse à vous envoyer par le fond !"
Monnier, aplati contre le bastingage, son canon chargé, attendait. Il vit ses hommes debout sur le pont; sa chair se crispa, Mais tous ces Français vibraient depuis deux heures d'un héroïsme si puissant que leurs âmes s'unifiaient. Le maître comprit que l'équipage avait fait son sacrifice et que tous le mépriseraient s'il ne tirait pas. Il bondit sur sa pièce et fit feu. Un éclat avait faussé la hausse. Les obus battirent l'eau, autour de la coque grise et la touchèrent à peine. Mais ils déclanchèrent un résultat inattendu. Les ennemis se précipitèrent dans le capot et s'enfoncèrent si affolés qu'ils oublièrent sur le pont un des leurs. Jetés à la mer, nos hommes réussirent à se jucher dans le canot qui suivait à la traîne. Un jeune matelot, Secardin, ne savait pas nager. L'Allemand qui, paraît-il, plongeait comme un pingouin, le sauva. Les Français, par gratitude et le voyant sans défense, sauvèrent à leur tour ce Boche devenu leur prisonnier.

Cependant, la nuit tombait: le trois-mâts se hâtait vers la terre, lâchant des bordées dès que le périscope émergeait. Quand il fut hors de portée, le sous-marin sortit et fila vers le canot. Il y retrouva son homme, le reprit et, en échange, laissa la vie sauve aux quatre Français.

- "Mais le Kléber, dit le commandant, je l'aurai!"

Le canot et le doris abordèrent à l'aube sur la côte de Groix. Le Kléber, lui, courait sur la terre, mais "à l'estime", ses deux boussoles étaient brisées. Heureusement, Monnier aperçut les quatre lueurs successives du phare de Pen-Men et put se réfugier derrière l'île. Il descendit les ancres, pausa les blessés, allongea près du second le corps du capitaine, les recouvrit pieusement du pavillon, puis il tourna toute la nuit la corne à brume pour appeler les camarades. Dès qu'il fit jour, il hissa les signaux de détresse. Le sémaphore des Chats le signala, puis, vers 7 heures, deux arraisonneurs de Lorient vinrent prendre à la remorque et amenèrent à Port-Louis ce voilier en loques, où un héros épuisé pleurait, sur deux cadavres déchiquetés et glorieux... Signé Louwyck.

Le Fauve ErnestPlessix ThéophileTravers Henri
Les trois victimes : de gauche à droite : Le Fauve Ernest, capitaine, Plessix Théophile, second, et le matelot Travers Henri , gravement blessé.

Kléber

Monnier Paul

La poupe du trois-mâts Kléber  

Le maître d'équipage Monnier

Impact Kléber

Impact Kléber

Les impacts du 88 mm allemand dans la coque du Kléber (Photos L'illustration)

Dans le port militaire de Lorient, un trois-mâts disloqué se cachait depuis le 8 septembre entre un bateau-ponton et un énorme cargo. Quelques hommes d'équipage y rafistolaient des voiles trouées. D'autres lavaient sur le pont des taches brunes qui ne voulaient pas disparaître. On les avait bien appelés un matin à l'inscription maritime: ils y avaient raconté leur aventure; mais, depuis on les oubliait dans leur coin.

Et voilà qu'au 3 octobre l'humble voilier sort brusquement de sa pénombre. Un remorqueur le traîne dans les eaux libres et la lumière. Les journaux clament aux quatre vents de l'immortalité le nom du Kléber. Le Président de la République vient à bord avec le ministre de la Marine et un cortège chamarré. Il embrasse tous les marins stupéfaits ; il épingle sur leur vareuse de laine la Légion d'honneur, des médailles militaires et des croix de guerre ; il les appelle des héros. Puis, au nom de toute la France, il auréole de gloire leurs noms inconnus...
Le capitaine : Le Fauve, tué ; le second : Plessix, tué ; le maître : Monnier; le chef de pièce: Jain; le canonnier: Bazile, blessé; les matelots: Chapelain, blessé; Nouty ; Le Toazé; Maffard, blessé; Travers, blessé; Sécardin, blessé, et le cuisinier Guillo "ont bien mérité de la Patrie".

Notes

1. Cancale : L’aventure morutière dure trente années de 1884 à 1914. on y compte 70 maisons d’armement et 79 navires armés. La pêche avait lieu exclusivement sur les bancs de Terre Neuve. 36 hommes partent pour Terre Neuve en 1884, 519 en 1902, 916 en 1911. Cette année-là une grève générale allait geler la campagne de pêche. De nombreux voiliers vont être convertis au cabotage durant le guerre 14-18.

2. Canon de 88 mm : En fait il s'agissait d'un canon de 88 mm. Le canon de pont constituait une partie importante de l'armement d'un U-boot. Celui-ci tirait des obus de 88 mm et pouvait supporter des immersions répétées dans des eaux salées corrosives. La roue sur la culasse permettait de soulever ou d'abaisser rapidement le tube du canon. Les canons de pont tiraient des coups de semonce en direction de navires marchands non escortés pour les amener à s'arrêter. Ils pouvaient aussi couler un navire, permettant d'épargner les torpilles, en nombre limité, du U-boot. Un U-boot en mer était une plate-forme instable, mais le canon de pont s'avérait une arme redoutable, surclassant l'armement de la plupart des navires

canon de 88

Le sous-marin :

UC 71, sous-marin mouilleur de mine de type UC II. Il est construit par les chantiers Blohm & Voss, à Hamburg, (Werk 287) et lancé le 12 août 1916. Il est mis en service le 28 novembre 1916 sous le commandement d’Hans Valentine. Il passera le 26 avril 1917 sous celui de Hugo Thielmann.

C’est sous le commandement de Reinhold Saltzwedel, pris le 10 juin qu’aura lieu l’attaque du Kléber. Ce fut la dernière mission de Reinhold Saltzwedel sur l’UC 71. Il prendra le commandement de l’UB 81, le 18 septembre 1917. Sous son commandement l’UC 71 a coulé 17 navires et en a endommagé 3. Reinhold Saltzwedel périra dans l’explosion sur une mine de l’UB 81, le 2 décembre 1917. Quant à l’UC 71 il sera sabordé en mer du Nord, le 20 février 191

UCII
Sous-marin type UC II

Sources

Le Pays de France n° 157 18 octobre 1917 ; L'Illustration n° 3893 13 octobre 1917, p. 359 à 364. ; S.H.M. Vincennes (SSG N°5705, D 6566, C 53 & N°2903, D 3580, C 29) ; Lloyd's Register 1916-1917 ; www.ancestramil.fr ;

Logo

78, Hent Menez Land- 29170 Fouesnant

Copyright 2015