Le Trois-mâts goélette FLEUR-DE-MARIE
(1902-1935)
Pavillon français

Molène
Voie d'eau, le 2 septembre 1935

Fleur-de-Marie
Trois-mâts goélette terre-neuvier (Paris ; musée national de la Marine, N° Inv. R 9 k / 7247)

Fleur-de-Marie
Lloyd's Register 1932

Caractéristiques

FLEUR DE MARIE, trois-mâts goélette, lancé en 1902 par la Société des Chantiers de Construction Navales, Saint-Malo pour Louis Hubert (Saint-Servan).

Il mesure 127,9 x 28,5 x 12,6 pieds pour un tonnage brut de 331 tx. Armé à la Grande pêche, il est vendu en 1934 à Victor Pleven (1) domicilié à Paramé. Le navire est immatriculé à Saint-Servan.

Le naufrage

Fleur-de-Marie
Les mâts du Fleur-de-Marie

Des pêcheurs de l'île Molène, quittant au petit jour leur petit havre pour aller pêcher au large, rencontraient à deux milles environ dans le suroît de l'île Molène, un trois-mâts émergeant à peu près à quatre mètres au-dessus du niveau de la mer.

Autour de l'épave, aucune trace de l'équipage. Personne n'avait vu un trois-mâts sombrer dans les parages et l'on commençait à songer avec angoisse aux naufragés. M. Le Cloitre, garde maritime, alerta l'inscription maritime de Brest, tandis que la Préfecture maritime était alertée par le sémaphore.
Or, peu après midi, huit hommes, huit rescapés d'un naufrage d'un trois-mâts goélette de St-Malo, étaient arrivés au troisième bassin du port de commerce de Brest. Ils avaient été recueillis un peu après 9 heures, au large de St-Mathieu, par le patron Michel Kerebel, de Lampaul-Plouarzel...

LA FLEUR-DE-MARIE, affectée au port de Saint-Malo, était un bateau qui comptait trente années de navigation, dont plusieurs voyages à Terre-Neuve. Commandée par le capitaine Jean Touquet, 44 ans, de Saint-Briac, elle avait été envoyée récemment à La Pallice, pour y prendre un chargement de 420 tonnes de sel, qu'elle devait ramener à son port d'attache. Vendredi 30 août, elle quittait dans la soirée le port de La Pallice, avec un équipage de huit hommes, qui venaient d'embarquer étant passés la veille à Rennes, venant de St-Malo.

Capitaine Touquet
Jean Touquet, Capitaine de la FLEUR-DE-MARIE (Photo Ouest-Eclair)

C'étaient : Charles Girard, second de la goélette, de Cancale; Francis Clouet, 48 ans, de Cancale; Armand Chopin, 61 ans, de Cancale; Julien Galesne, 53 ans, de Saint-Servan; Charles Le Meur, 34 ans, de Dinard; Auguste Tellier, 17 ans, novice, de Saint-Malo, et Armand Maillard, 13 ans et demi, mousse, de Cancale.

LA FLEUR-DE-MARIE avait 45 mètres de longueur, jaugeait brut 350 tonnes et avait quatre mètres de tirant d'eau. La navigation alla parfaitement jusqu'à lundi soir. La goélette avançait, toutes voiles dehors, lorsque, vers le milieu de la nuit, le vent tomba tout d'un coup. La mer était un peu houleuse. Par prudence, dans ces parages semés de récifs embusqués à fleur d'eau, le capitaine Touquet fit carguer les voiles et jeter l'ancre. L'ancre ne tint pas, et le navire fut entraîné par les courants.

Récit du capitaine :
"Nous réussîmes, dit-il, à éviter un premier écueil qui s'élevait à plus de deux mètres au-dessus de l'eau. Mais un second, à fleur d'eau, ne fut pas aperçu ou trop tard, et les courant nous drossèrent contre. La goélette fit eau par une forte voie qu'il m'est d'ailleurs impossible de situer exactement. A partir de ce moment, elle devin ingouvernable. Nous ne pouvions pas arriver à écoper l'eau qui entrait dans l'intérieur du navire et faisait fondre le sel. Après avoir dérivé pendant six milles, le navire a commencé a donner de la bande par tribord où il avait touché une roche. Nous le vîmes piquer du nez et je fis évacuer la bord. Mes hommes prirent alors place dans deux doris : quatre dans l'un, quatre dans l'autre. Un craquement sinistre se fit entendre : la Fleur-de-Marie se dressa , quille en l'air, sur la mer, et s'abîma par 25 mètres de fond, en s'ouvrant par le milieu".

Lorsque la Fleur-de-Marie toucha la roche, il était près de 1 h 30 du matin. A 3 heures, les huit hommes évacuaient dans les doris le malheureux bateau et voguaient sur une mer quelque peu agitée, par un temps noir, mais assez beau. Ils ramèrent en se guidant sur un feu rouge. Les naufragés avaient tout laissé à bord, même leur mascotte, le chien Fidèle, qui se noya. Ils avaient cependant emporté, en guise de sauvegarde, la statuette de la Vierge, patronne de la goélette. Le capitaine Touquet avait tout fait pour sauver son bateau, avec lequel il avait fait un voyage à Saint-Pierre et qu'il connaissait bien, et dont il doutait un peu, dans les circonstances difficiles, parce qu'il avait trente ans d'existence et était lent à la manœuvre. Puis, quand le trois-mâts eut coulé, le brave malouin songea à ses hommes. Il se régla sur un feu rouge, tandis que le second doris suivait docilement le premier, à la lumière d'un fanal accroché à l'arrière. Et pendant six heures, depuis 3 heures du matin, jusqu'à 9 heures, ils luttèrent courageusement contre les courants, le ventre creux et les vêtements mouillés par les lames, à travers la ronde des brisants qui encerclent l'archipel molénais : "Nous avions voulu fuir les îles. Nous ne savions pas qu'elles étaient habitées, et nous avions peur d'être brisés par les lames sur les rochers. Alors, j'avais décidé de gagner le chenal du Four, et d'arriver à un petit port de la côte. Mais, les maudits courants nous ramenaient toujours au Sud. A la fin nous étions fourbus, à bout de forces, et complètement démoralisés. Toute la matinée, nous avons croisé des barques de pêcheurs. A la fin, nous lâchâmes les avirons, prêts à subir le pire".

Capitaine Kérébel

Le pire ne vint pas, car le patron de l'YVETTE, M. Michel Kérébel, parti le matin de Lampaul-Plouarzel, avec un chargement de sable, et se rendant à Brest, voulait ajouter à son imposant palmarès, un sauvetage de plus. C'est lui qui, maintenant va continuer le récit : "J'étais arrivé, nous dit-il, devant Saint-Mathieu. Je vis deux doris qui partaient bout au Nord. Comme il est rare de trouver de ces embarcations légères par ici, je pensai que ce devaient être des naufragés, et je partis à leur rencontre. C'est à peine s'ils purent me répondre. Ils étalent exténués, à tel point que l'un d'eux, à l'avant d'une barque, dormait dans l'eau saumâtre. Une fois parvenus sur le pont de mon navire, je pus les réconforter. Je fis chauffer du café sur un réchaud à gaz butane que je possède à bord, sur ma gabare et les revigorai un peu..."

Récit du correspondant de l'Ouest-Eclair, le 6 septembre 1935 :

"Je suis sur le pont d'un cotre de 12 tonneaux, assis sur un casier à homards. Nous avons quitté le petit port du Conquet depuis un quart d'heure déjà... Une forte brise de suroit fait ressembler nos voiles à des outres pleines. Nous voici partis vers Molène, l'île aux visages multiples... Les "vieux" de l'endroit nous indiqueront la position exacte du trois-mâts goélette Fleur-de-Marie, à 3 milles au suroit de l'île. On a parlé trop souvent de la "grandeur sauvage" de la côte du Conquet et de cette poussière d'îles plus ou moins arides qui gravitent autour d'Ouessant... La littérature sur ce sujet, a épuisé sa science et sa subtilité. Aussi, vous dirais-je tout simplement que la falaise du Conquet, vue du large, est un bâton de nougat posé sur du velours bleu et mauve... Les îlots que nous croiserons émergent de l'eau claire comme une lave pétrifiée. On dirait des Himalayas plongés jusqu'au cou dans des oeufs à la neige. Au loin, les « brûleries » des goémonniers tachent le ciel et la terre d'une fumée épaisse et forte qui sent l'iode et la saumure. Nous arrivons "bientôt" à Molène. (Entendez par là que notre cotre a parcouru le trajet en plus d'une heure !) Le sémaphore, tour carrée, aux yeux curieux, a son pavillon en berne. Le deuil de la nation belge est parvenu jusqu'ici. Le cotre jette l'ancre. Une plate me conduit en titubant au môle d'accostage. A Molène, on pratique aimablement les lois de l'hospitalité. Chacun s'ingéniera à me renseigner. Au sommet du sémaphore, niché sur son balcon comme le muezzin sur l'extrémité de sa tour, le veilleur guette jour et nuit. A la dernière marche de l'étroit escalier en colimaçon qui escalade l'intérieur du sémaphore, l'homme a repris sa place devant l'appareil de télegrapphe. Le levier crépite. Ne dérangeons pas ce correspondant officiel.

Mardi matin, à 5 h. 30, le sloop de pêche Notre-Dame-du-Port, de l'île Molène, se dirigeait vers les lieux de pêche au-delà des Pierres-Noires.Il y avait à bord, le patron François Masson et son fils. La brise était sait doute fraîche, mais le temps s'annonçait beau. A deux milles et demi, au suroît de l'Ile, les deux pêcheurs remarquèrent soudain des mâts qui émergeaient de l'onde. Ils mirent "cap dessus". C'était le gréement d'un trois-mâts goélette. Le navire reposait par un fond de 20 mètres environ. Aucuns trace de l'équipage. Des épaves flottaient autour du voilier sinistré. Terriblement inquiet, le patron Masson fit demi-tour et revint à Molène donner l'alarme. De son côté, un retraité de la Marine, M. César Kerriel, 70 ans. qui ramassait, sur la grève, les quelques débris de bois rejetés par la mer, découvrit des planches longues de 1 à 2 mètres, qui paraissaient n'avoir séjourné que fort peu de temps dans l'eau. Fort intrigué, le vieillard flairant quelque "sale histoire" prévint M.Cloître, agent de l'Inscription Maritime. Celui-ci descendit aussitôt sur le rivage et examina les épaves. Mais déjà, le patron Masson avait répandu dans l'île la sinistre nouvelle. La population massée au pied du sémaphore scrutait avidement l'horizon... On apercevait très nettement à la ligne où la mer rejoint le ciel, les mâts du navire naufragé; Une grande angoisse étreignit les coeurs. L'équipage avait-il péri ? Sinon, pourquoi n'avait-il pas rallié l'île Molène, la plus proche du lieu du naufrage ? A la rigueur, plusieurs hommes auraient pu s'accrocher au sommet de la mâture et attendre des secours. On ne savait rien, désespérément rien...

Ce n'est que dans l'après-midi qu'on apprenait par un coup de téléphone de Brest la mésaventure puis le sauvetage des hommes du trois-mâts goélette "Fleur-de-Marie", de Saint-Malo. Ce fut aussitôt, à Molène, un véritable et bienfaisant soulagement. Grâce à l'obligeance de M. Auguste Rocher, propriétaire du canot "Stella-Maris", j'ai pu approcher à 10 mètres, la "Fleur-de-Marie", tout au moins ce qui est visible du malheureux bâtiment. Je ne sais si vous avez contemplé déjà les ruines d'un bateau naufragé. Aucun spectacle n'est plus horriblement sinistre ni plus tristement poignant. Sous un ciel d'orage, la grosse houle du large, qui écume, déferle sur ce grand corps désarticulé qui semble lever les bras dans un geste de muette supplication. Dans le creux d'une vague, j'aperçois, livide et confuse, sous la masse liquide, la forme des voiles. A chaque assaut de la houle, le premier mât dont la vergue est à fleur d'eau se courbe davantage. Dans deux jours, peut-être avant, la mâture, souS de pareils coups de bélier, se sera affaissée pour toujours. Nous sommes ici dans le cimetière des navires. Les siècles, les hivers, les orages ont entassé dans ces parages comme des squelettes dans un ossuaire, plus d'une centaine de bateaux.

A droite, dans le sud de Molène, flottent comme des taches sombres, les îles Chrétien, Trialen, Quémenès, Béniguet. A gauche, au nord de l'île, surgissent Balanec, Banec, Ouessant, le phare de Mentessen éclairant le redoutable passage du Fromveur. La goélette Fleur de Marie est a quatre milles environ au dedans de l'alignement des Pierres Noires, c'est-à-dire à quatre milles au-delà du bon chemins que suivent tous les vapeurs. Le Stella Maris, qui se comporte admirablement, décrit des cercles autour du trois-mâts. Le temps de prendre quelques clichés et nous filons droit sur Molène. Mes compagnons, malgré eux. observent un pieux silence. Un bâtiment est une parcelle de patrie. Qu'il soit vieux de 30 ans, tel la Fleur de Marie, on ne l'abandonne point à l'anéantissement, à l'oeuvre destructive des courants, des écueils, des flots sans un serrement de coeur. Enfin, M. Rocher, le premier, reprend la parole. "Je me souviens- dit-il, de plus de vingt naufrages. Les derniers furent ceux du yacht anglais Olive et du cargo également britannique Moorwood, de 1500 tonnes. C'était le 1er octobre 1933. Il y avait du brouillard." Le crépuscule tombe sur la mer lorsque nous arrivons à Molène. Le soleil jette un blanc et bref rayon sur l'Ile rude qui sous la suprême caresse s'incendie de mille feux. Le miroir de l'Océan reflète des nuages blancs et roses. Mais déjà cette magnifique vision s'est effacée. Je retrouve mon cotre et son équipage. La terre a disparu. Les phares de leurs pinceaux lumineux balayant les ténèbres, guideront notre marche.Dans la nuit, une voix monte limpide et fraîche. Le gosse du second, enroulé danc un foc, chante une de ces mélopées douces et quiètes de Botrel"


R. M.

Position

carte du naufrage

Zone : Iroise N° SHOM : 14584062
Latitude : 48° 21',5910 N - longitude : 004° 59',1846 W

Notes

1. Victor Pleven est né en 1892 à Ploubalay dans les Côtes d'Armor. Orphelin à sept ans, il suit les traces de son frère aîné en devenant mousse à la pêche. Tout en navigant, il poursuit ses études et reçoit son premier commandement à l'age de 28 ans. Il est capitaine de l'Islande à l'armement Huret de Bordeaux au début des années trente. En 1930, Victor Pleven achète son premier navire: un trois-mats goelette construit à Binic en 1921 appelé Immaculée Conception. En 1932, il achète le Père Pierre construit par le chantier Gautier de Saint-Malo en 1920. Les plans de ce voilier sont disponibles dans le livre "De bois & d'acier" retraçant l'histoire de la construction navale malouine. Zazpiakbat Puis il prend en gérance l' Alfred , un chalutier à vapeur construit à Nantes en 1926. Il revend l' Immaculée Conception et le Père Pierre en 1936 et achète un cordier à quatre mats: le Zazpiakbat. Construit en Allemagne, ce voilier à coque en acier de 60 m de long est doté de chambres frigorifiques pour les appâts et les vivres. Durant la deuxième guerre mondiale, l' Alfred et le Zazpiakbat seront perdus. En 1948, Victor Pleven reçoit le Colonel Pleven au titre des dommages de guerre. En 1951 il acquiert le Capitaine Pleven En 1958, Alex Pleven est le premier chalutier malouin à pont couvert. 1962, Colonel Pleven II , premier chalutier français de pêche arriere, saleur et congélateur 1966, arrivée du Pierre Pleven , sister-ship du Colonel Pleven II . Il est doté d'un moteur plus puissant 1969 Victor Pleven achète l' Heureux à l'armement SAPI et le rebaptise Joseph Roty (il sera revendu en 1974). En 1970, décès de Victor Pleven, l'armement est dirigé par son gendre Yves Legrand. En 1971, l'armement prend livraison du chalutier usine polyvalent Victor Pleven, premier d'une série de trois. 1974 marque l'arrivée du Capitaine Pleven II et du Joseph Roty II , et la revente de l'Alex Pleven et du Joseph Roty 1977 Fernand Leborgne devient directeur d'armement. Le Colonel Pleven II et le Pierre Pleven sont transformés pour aller pêcher la langouste au large des côtes africaines. C'est un échec, les 2 bateaux sont désarmés et mis en vente en 1978. le Pierre Pleven est vendu à l'armement SAPMER à la réunion ou il devient l'Austral . 1982 L'armement Pleven est en difficultés; Fernand Leborgne le reprend et crée la Comapêche.

Texte http://www.bateaux-de-saint-malo.com/fr/armement_pleven.htm

Sources

L'Ouest-Eclair (04/09/1935) ; SHOM 2006 ; Le Trois-Mâts Goélette "Fleur de Marie" rentrant à Saint-Malo (1904), cliché Collection Leréec ; Musée National de la Marine (N° Inv. R 9 k / 7247) ; "Priez pour ceux qui restent à terre" Fernand Leborgne, Mathilde Jounot, Editions des Equateurs, ISBN-13 : 978-2849900567 ;

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